Bien curieuses, ces révolutions !

« Toute révolution est commencée par des idéalistes, poursuivie par des démolisseurs et achevée par un tyran. » – Louis Latzarus

Bien curieuses révolutions tunisiennes et égyptiennesLa vue des braves hommes, femmes et enfants Égyptiens, toutes générations et classes confondues, jouissant pour la première fois d’un bonheur tant recherché, a touché le cœur de millions de citoyens du monde, qui ne pouvaient que communier avec ce peuple délivré.

Mubarak et avant lui Ben Ali, balayés par le simoun puissant qui mugit sur le Maghreb, ont été lâché par leurs sympathisants internes et vomis par leurs alliées internationaux, au terme d’une occurrence cyclique bien connue : devant l’oppression, peuples et révolutions finissent toujours par s’enlacer et plonger ensemble dans les vagues géantes qui engloutissent le statu quo et se déversent sur les rivages de la liberté.

À la suite de l’effroyable immolation par le feu d’un jeune homme tunisien (puis de trois autres Égyptiens), les réseaux sociaux médiatiques ont été abreuvés et les opinions rapidement horrifiés : bon moment pour que se fasse l’entrée, ô majestueuse, de l’Internationale Communauté, s’avançant quelque peu hésitante, mais solennelle, le Bâton levé, la Sentence prête : fini la dictature, place à la démocratie !

Cette caricature n’est pas le fait du fantasme lyrique : plusieurs critiques ont déjà noté l’hypocrisie des positions officielles françaises et américaines en Tunisie et en Égypte. Ben Ali était un ami d’un État français peu regardant sur ses méfaits, qui s’est même proposé d’endiguer la contestation populaire avant de balbutier le contraire.

Le cas égyptien est tout aussi notoire : au nom de la paix signée entre El Sadat et Israël, les États-Unis ont payé 1,5 milliards de dollars au régime de Mubarak, chaque année, lui permettant de s’octroyer la dixième plus puissante armée au monde et de terroriser tout Égyptien trop imbu de justice.

Cette union a fonctionné pendant un quart de siècle entre l’Élysée, la Maison-Blanche et ces États maghrébins. Là où Ben Ali et Mubarak prospéraient en cynisme, la France et les États-Unis gagnaient en impérialisme. Puis, soudain, tout a basculé : des tyrans qui ont, pendant de longues années, spolié leurs populations de leurs droits les plus élémentaires sans jamais craindre d’être dérangés, ont perdu, miraculeusement, d’abord leur autorité, puis le contrôle de leur armée, puis leurs plus proches alliés… et se sont retrouvés exilés. Comme par enchantement…

Ces révolutions à qui l’on attribue un peu hâtivement les qualificatifs “extraordinaire”, “historique” et “unique” le sont peut-être dans le sens où elles témoignent de la bravoure et de l’unité des peuples concernés, dans leur quête de liberté. En revanche, la “preuve par la rue” que nous servent les médias occidentaux s’essouffle assez vite devant l’analyse rigoureuse des origines des grandes révolutions des temps dits modernes.

En fait, ces révolutions suivent le cours d’un processus somme toute ordinaire, bien documenté* (notamment dans les travaux de l’Américain Noam Chomsky) qui renvoie toujours aux machinations politiques des grands de ce monde, passés maîtres dans la manipulation idéologique, la diversion médiatique et le désordre organisé, afin d’asseoir leur intérêts du moment.

Dans cette perspective, il y a lieu de se demander s’il n’y a pas derrière cette parodie de sympathie pour les peuples tunisiens et égyptiens, une tentative sournoise, bien occidentale, de positionner de nouveaux pions, sélectionnés dans les meilleurs centres de formation que sont les Nations Unies et leurs démembrements, sur l’échiquier impérieux du nouvel ordre mondial.

La question reste d’intérêt quand on regarde la constitution des gouvernements de transition actuels, notamment en Tunisie, qui intègrent des opposants de façade et excluent des adversaires politiques de vraie rupture. Idem, quand on remarque la similitude des profils entre un Mohamed El Baradei en Égypte… et un Alassane Ouattara en Côte d’Ivoire. Dans ce pays en ébullition depuis une crise post-électorale créée de toute pièce, il se forme le rêve bien candide d’un groupe d’Ivoiriens qui espèrent un “assaut final” contre le palais présidentiel, en dépit d’une opinion publique nationale fortement réfractaire aux bons points attribués par l’Occident, dans le jeu de la démocratie sur mesure.

D’ailleurs, il convient de noter l’hypocrisie des leaders du Nord, qui savent s’exaspérer des contentieux électoraux ouest-africains à leurs désavantages, mais ne s’irritent point des méthodes franchement antidémocratiques de nos amis Tunisiens et Égyptiens. Après tout, le scénario des foules déchainées qui implorent la furie d’Allah sur des dictateurs vilipendés n’a rien en commun avec les rangs des Français et Américains, patiemment alignés devant des urnes, exprimant leur volonté propre par un vote régulier.

Les mobilisations massives et violentes contre le vieil establishment tunisien et égyptien (qui gagnent dorénavant l’Algérie) ne terniraient-elles pas l’image des puissantes “démocraties avancées”, si telles moyens “démocratiques” y étaient utilisés? Personne n’ose même l’envisager : ni Sarkozy qui patauge au plus bas des sondages, avec 70 % des Français qui pourraient, pourquoi pas, songer à réclamer son départ dans la rue ; ni Obama, bien loin de son aura planétaire d’il y a deux ans, que certains virulents “Tea Parties” souhaitent déjà voir démissionner.

Et pourtant la révolution de la rue est encouragée en Afrique et saluée dans des discours de circonstances. Peut-être parce que les Africains blancs – ces Arabes ! – ne sont rien d’autre que de potentiels terroristes qu’il vaut mieux contrôler. Peut-être parce que ceux d’Afrique noire – ces Nègres ! – sont tous des gosses arriérés qui « ne sont pas suffisamment rentrés dans l’histoire » de leurs Blancs ainés.

Toujours est-il que dans ces contrées bien africaines, l’on cautionne tout bonnement les insurrections révolutionnaires sanglantes et les rebellions armées malfaisantes. Rien à faire : tous les chemins mènent à l’Internationale Communauté…

C’est cette catégorisation de la démocratie par intérêts souverains égoïstes et par zones d’influences stratégiques qui fait de l’Afrique le souffre-douleur de l’humanité. Et qui conteste aux Africains leurs vraies libertés, médusés qu’ils sont, trop fréquemment, par les vains symboles et les sombres clichés.

Alors puisqu’on y est, admirons tous, pendant qu’on le peut encore, la bravoure de nos frères maghrébins. Toutefois, gardons les yeux grands ouverts sur la croissance de ces embryions de liberté. In vitro, il y a peut-être de quoi s’inquiéter…

  • * On peut pousser la compréhension du processus de soumission fondamentale de l’ensemble du système capitaliste aux intérêts de la classe économiquement dominante, à travers l’illusion de structures démocratiques transparentes, en consultant “Le Talon de Fer”  (“The Iron Heel“) de Jack London, paru en 1908.