Comment asphyxier l’économie ivoirienne

Alassane OuattaraLa crise politique ivoirienne vient de mettre à jour son système d’exploitation du peuple, en adjoignant à la propagande médiatique et à la menace militaire, l’artillerie financière. Alassane Ouattara, inspiré par la récente décision d’une Union économique et monétaire ouest-africaine (UEMOA) franchement pathétique [1], ne lésine pas sur la recette. À l’image de ce bon vieux Gargamel, il sait comment introduire les épices politiques existantes, pincer le nerf de la guerre, le voir s’enfler, puis le laisser exploser, à la barbe d’un schtroumpf Gbagbo abasourdi.

La position de l’UEMOA est hara-kiri et dénuée de la plus mineure des acuités économiques, vu le poids de la Côte d’Ivoire dans l’union. Et Ouattara le sait parfaitement [2]. Seulement, en maniant avec dextérité le “béssé” [3] financier, il tente de porter un coup fatal à son “frère Laurent”. Pour ce faire, il cloisonne la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO) et désorganise le système hautement crucial de la compensation bancaire, nécessaire au transfert de fonds et au maintien de l’équilibre débit-crédit, d’une banque à une autre.

La méthode est d’un machiavélisme profond : les chèques sont de moins en moins “compensés”, donc payés, et les entreprises sont incapables d’honorer leurs engagements auprès de leurs fournisseurs, car ne disposant pas de suffisamment de ressources liquides pour émettre des paiements en espèces. L’effet domino qui s’en suit interdit le règlement des différentes charges courantes, notamment les salaires. Résultat : le panier de la ménagère s’allège, un climat de panique s’installe, ce qui devrait conduire le peuple, affamé, à se retourner en larmes ou en colère contre Laurent Gbagbo (cf. addendum ci-dessous).

« Il n’y a pas d’autres moyens ! », nous confiait récemment un bon ami, partisan à l’extrême des ADO Solutions. Le jeune homme, trentenaire, expatrié Ivoirien installé confortablement dans un trois pièces parisien a, dans le flou du fanatisme militant, beaucoup de mal à jeter un regard empreint d’empathie, à défaut d’objectivité, sur la méthode Ouattara. Le plus important est que Laurent Gbagbo s’en aille. Après, on verra…

Seulement voilà : la guérilla financière ivoirienne se déclenche, impartialement, contre toute personne morale ou physique en présence, dans l’ignorance parfaite des choix politiques individuels des uns et des autres.

Les grands établissements bancaires en pâtissent et se résolvent à des plans de crise aussi imaginatifs que discriminatifs : mise en place d’un système de compensation alternatif, intra-bancaire, hors circuit BCEAO, parfaitement illégal, qui inclut certaines banques et pas d’autres ; plafonnement des retraits en numéraires de la plupart des clients, peu importe leurs besoins, à quelques exceptions près ; annulation des prêts à la consommation aux particuliers ; interruption des découverts octroyés aux entreprises, etc.

Certaines jeunes banques quémandent déjà, auprès de leurs grandes sœurs, de quoi couvrir leurs charges salariales. D’autres sociétés, totalement noyées, prennent la poudre d’escampette, délocalisent ou mettent simplement les clefs sous le paillasson. Et les récents électeurs ivoiriens, tous votes confondus, en sont réduits à la prière de la foi, plus que jamais fervente, pour s’empêcher de boire jusqu’à la lie, leur déférence à des acteurs politiques qui ne les méritent pas.

Laurent Gbagbo a-t-il une part de responsabilité dans ce charivari financier ? Certainement. Ne serait-ce que par son inertie et son discours ambiguë, qui continue d’espérer que le temps l’emporte sur la colère, que la solidarité africaine prenne le pas sur l’inimitié et qu’en nous “asseyant pour discuter”, tout rentre dans l’ordre, Gbagbo frustre.

D’ailleurs l’omertà de “ses” médias d’État sur le cauchemar financier que vivent les Ivoiriens laisse songeur. Cacher aux yeux du malheureux la misère que sa main touche est une bien curieuse approche. À moins qu’on ne veuille, comme d’habitude, régler demain le mal d’aujourd’hui, selon le bon vieux laxisme purement Gbagboiste. Soit…

Mais, déjà tellement accablé, le pauvre, on lui passera, cette fois, un peu de sympathie. D’autant plus que les ADO Solutions se dévoilent, encore plus cyniques que même les plus grands pourfendeurs du “bravetché” [4] n’auraient pu prédire… et que nombre de ses supporters ont déjà commencé à maudire.

Egoïsme, égocentrisme et égotisme : tout y est.

Voici comment asphyxier l’économie ivoirienne…

  • ADDENDUM: La méthode machiavélique porte ses fruits: le 17 Février 2011, suite à la fermeture de la plupart des banques ivoiriennes dont CITIGROUP, STANDARD CHARTERED, BACI etc. et notamment des filiales de banques françaises dont SGBCI et BICICI, le gouvernement Gbagbo a décidé de la nationalisation de ces deux banques. En réponse à cette décision, M. Young-Jin Choi, Représentant Spécial du Secrétaire Général de l’ONU et patron de l’ONUCI à Abidjan, à déclaré à Radio France Internationale, le 18 Février 2011 qu’ “il faut asphyxier économiquement la Côte d’Ivoire pour amener le peuple à se soulever contre Gbagbo”. Pendant ce temps, le camp Ouattara a estimé que cette décision était “nulle et de nulle effet”. La France de son côté s’est officiellement opposée à la décision du gouvernement Gbagbo. Le gouvernement Gbagbo promet quant à lui la re-ouverture de ces banques dans un “bref délai”.
  • (1) Le 23 Décembre 2010, le Conseil des Ministres de l’UEMOA a décidé la reconnaissance de la signature d’Alassane Ouattara, en lieu et place de celle de Laurent Gbagbo, bloquant ainsi l’accès du gouvernement Gbagbo aux ressources financières de l’Etat de Côte d’Ivoire. Le 23 Janvier 2011, cette décision a été confirmée par la Conférence des Chefs d’Etats de l’UEMOA, entrainant la démission du gouverneur de la BCEAO, l’Ivoirien Philippe-Henry Dacoury-Tabley, pour ne pas avoir reconnu la stricte signature d’Alassane Ouattara.
  • (2) Dans une récente interview accordée à France 24, un journaliste s’inquiète que “les différentes mesures économiques que vous avez prises risquent de désorganiser durablement le système économique de votre pays et d’appauvrir vos populations”, chose à laquelle Alassane Ouattara réponds: “malheureusement, il faut ça pour que Gbagbo parte et que je m’installe enfin au pouvoir…”
  • (3) Signifie “machette” en langue Malinké
  • (4) Surnom populaire d’Alassane Ouattara, utilisé par ses partisans. Signifie “l’homme courageux” en langue Malinké

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