Franc CFA : les vertiges de l’affranchissement

« L’affranchissement ne s’improvise pas, encore moins le développement. Travaillons à la promotion d’un “made in Côte d’Ivoire” pour soutenir [d’abord] l’économie. »

Francs CFAOn entend de façon persistante que nous devons battre notre monnaie. Et oui ! « Le Ghana a sa monnaie, la Guinée a sa monnaie, tous les petits pays d’Afrique ont leur monnaie, pourquoi pas nous ? »

C’est en substance ce qu’on entend depuis un certain temps, de façon persistante, dans nos entourages, mais aussi par des élites ivoiriennes. J’ai été comme beaucoup d’Ivoiriens frappé par le nationalisme et le désir d’affranchissement de nos actuels gouvernants. Courage ! Courage ! Je loue leur courage. Et nous avons de très bons économistes dans ce sillage. De ces élites, nous avons le plus souvent entendu les dénonciations de pratiques colonialistes sur la gestion de nos réserves de changes au trésor français. Mais, comme le dit si bien la fable de La Fontaine, « La raison du plus fort est toujours la meilleure… nous l’allons montrer tout à l’heure ».

Le but de cette contribution n’est pas de rendre un avis sentencieux sur la question de la création d’une monnaie indépendante ivoirienne, mais plutôt de susciter le débat sur l’opportunité d’un point de vue économique, de s’engager à court terme dans cette voie.

On estime à environ dix mille milliards de Fcfa, le montant des réserves de change des états de la zone franc pour garantir la parité fixe Cfa/Euro. Sur ce montant il est quasi impossible de dire exactement la part des réserves attribuables à chaque pays. C’est cher payé… sans compter l’opacité élyséenne sur la gestion de ces réserves. Pouvoir du colon ! Que pouvons-nous faire ? Que devons-nous faire ?

1/ Que pouvons-nous faire ?

La première idée qui me vient à l’esprit, comme beaucoup d’ivoirien, c’est l’affranchissement monétaire, maintenant et tout de suite. Ce désir puissant qui naît de notre indignation face à l’asservissement monétaire. Le Pr Mamadou Koulibaly, avait depuis les premières heures de l’accession au pouvoir de la Refondation, soulevé la question d’une monnaie indépendante. Son idée est celle-ci : soit une monnaie indépendante par pays, soit une monnaie commune aux états membres de l’UEMOA. Dans l’Etat actuel des choses, la seconde option semble inenvisageable. Politiquement je veux dire. D’ailleurs ce n’est guerre l’option du MIR (Monnaie Ivoirienne de la Résistance) dont on parle tant. Il est plutôt question de faire cavalier seul. Mais est-ce le moment ?

Jusque à ce jour, les arguments avancés pour motiver la création d’une monnaie ivoirienne indépendante n’ont été que des arguments essentiellement politiques. Un peu comme à l’ère de la négritude. Il est vrai que la monnaie d’un Etat est un des éléments importants de sa souveraineté, tant l’économie tient le politique. En son temps, le Président Houphouët disait « nous avons gagné l’indépendance politique, nous devons maintenant travailler à gagner l’indépendance économique ». Cela voulait dire beaucoup de chose. Et je choisi ici, pour la suite du débat, de parler de la capacité de l’économie ivoirienne à soutenir une monnaie indépendante qui nous affranchirait monétairement de la tutelle française.

Pour ce que je sais, l’économie ivoirienne est une économie basée essentiellement sur les matières premières, et l’agriculture. En dehors du café et du cacao où nous excellons, les gisements de pétrole et de gaz découverts il ya de cela une quinzaine d’années sont également des sources de revenues de notre économie. Cependant, l’industrie ivoirienne ne s’est pas encore montrée capable de satisfaire les besoins de la consommation intérieure. Nous importons beaucoup, et les taxes douanières représentant une bonne partie des recettes de l’Etat en témoignent. En effet, l’influence du mode de vie occidentale a fait évoluer les tendances de consommation vers des produits d’importation venant essentiellement d’Europe, et de plus en plus de l’Asie. Les ivoiriens aiment ce qui vient d’ailleurs. La cravate du cadre, ses chaussures, ses chaussettes, sa ceinture, ses sous vêtements, le bon breuvage qu’il adore, le fauteuil du DG, le riz que nous mangeons, les téléviseurs de dernière génération qui trônent dans les salons, bref tous ces produits qui meublent le quotidien de l’ivoirien sont des produits importés. Combien de téléphones portables l’ivoirien moyen se sent obligé de posséder pour satisfaire ses besoins de communication et de représentation sociale? C’est dangereux pour une économie. Et si on ne dispose pas d’une monnaie forte pour soutenir ces importations, le coût de ce train de vie ivoirien s’avèrera intenable.

2/ Que devons-nous faire ?

Qu’il s’agisse donc des vêtements, des véhicules que nous ne produisons d’ailleurs pas mais que nous aimons, des équipements ménagers de pointe, sans parler des multiples téléphones portables que nous changeons au gré de nos humeurs car les jugeant démodés et pas assez bien pour nous, ces produits qui meublent la vie des ménages et des entreprises ivoiriennes viennent d’ailleurs. Nous importons tout. Dans ces conditions, si nous occultons la question de la représentativité politique d’une monnaie indépendante ivoirienne, il demeure avantageux de bénéficier d’une parité fixe Cfa/Euro pour s’assurer un coût d’importation avantageux de ses produits dans la mesure où l’euro est une monnaie forte sur les marchés. La contrepartie est certes lourde pour les Etats de la zone franc, mais sommes-nous engagés dans un processus de renforcement de notre économie par la production de ce que nous consommons, afin de moins dépendre de l’extérieure ? Si oui, nous aurons les moyens d’asseoir une autosuffisance alimentaire sur le riz par exemple, dont nous importons une bonne partie. Car alors même que nos riziculteurs nous assurent qu’il est fort possible d’assurer l’autosuffisance du pays en riz, et d’en exporter les surplus de production, les soutiens financiers font défaut à la filière. Et quand nos industries ont besoin de financement, nous sommes obligés de nous tourner vers des investisseurs étrangers. Tout en sachant très bien que l’étranger n’aura jamais pour objectif de nous aider à nous développer. Pourtant nous voyons bien le gâchis qui est fait de nos ressources. L’affranchissement ne s’improvise pas, encore moins le développement. Je continue de croire en les potentialités de mon beau pays. Mais les politiques économiques menées jusque là ne sont pas encore arrivées à nous affranchir de la tutelle française. Et les faits parlent d’eux même quand il s’agit du financement du moindre projet de développement.

En tenant ces propos, je n’entends pas m’inscrire dans une auto-flagellation. Mon but est plutôt de soulever un questionnement, sinon le débat sur l’opportunité d’une monnaie indépendante ivoirienne dans les conditions économiques actuelles de la Côte d’Ivoire. Il est vrai que…compte tenu de la parité de l’euro par rapport au dollar qui demeure la monnaie de référence dans le commerce international, l’euro pénalise les exportations des pays qui l’ont comme monnaie de référence. C’est un fait établi. Mais à l’inverse, elle favorise les importations de ces pays. Or nous avons une monnaie (Fcfa) arrimée au franc français, donc à l’euro, et nous importons tout.

Cet état de fait me laisse entrevoir deux options : 1/ soit l’économie ivoirienne demeure fortement importatrice, et dans cette optique elle a intérêt à disposer d’une monnaie de référence forte pour faciliter ses approvisionnements ; 2/soit l’économie ivoirienne se donne les moyens de moins dépendre des produits extérieurs, en fabricant nous même les produits que nous consommons, et en développant des secteurs stratégiques qui nous assurent un avantage compétitif à l’international afin de susciter une demande de monnaie nationale par l’extérieur. Ce qui permettra de soutenir la valeur de cette monnaie à l’international. Étant entendu que les facteurs de soutenabilité de cette monnaie demeurent multiples sur les marchés des changes.

Globalement, mon propos est celui-ci. L’économie c’est du réel. La question de la création d’une monnaie indépendante ivoirienne dans l’état actuel des choses est prématurée. Travaillons à une économie forte, capable de satisfaire la demande intérieure, et capable d’alimenter les marchés internationaux avec des produits stratégiques qui nous assurent un avantage compétitif. A partir de cet instant, nous aurons les moyens de soutenir une monnaie indépendante, qu’elle soit révolutionnaire ou non.

Il est donc vrai, que le Fcfa nous maintient sous la tutelle coloniale française. Et il est aussi vrai que les pays de la zone franc sont dans un jeu de dupes sur cette question monétaire. Mais ne mettons pas la charrue avant les bœufs. Une économie se construit et se défend par des fondements solides.

Travaillons-y !

Travaillons à l’appropriation totale de nos ressources naturelles et à notre capacité à les mettre en valeur. Car être doté de ressources naturelles sans s’en donner les moyens de les mettre en valeur ne nous rend pas plus riche. Le cas du pétrole congolais avec Elf en est une illustration.

Travaillons à la transformation de nos produits agricoles pour dynamiser l’industrie et freiner les importations de certains produits.

Travaillons à la création de richesse et à la création d’emplois pour garantir aux ménages ivoiriens un pouvoir d’achat suffisant pour consommer les produits ivoiriens, dynamiser le commerce intérieur et susciter un intérêt pour des investisseurs nationaux comme étrangers.

Travaillons à la promotion d’un “made in Côte d’Ivoire” pour soutenir l’économie et envisager le moment venu, la création d’une monnaie ivoirienne qui serait reconnue internationalement car nous aurons bâti une puissance économique que personne ne pourra contester.

Il est donc primordial de renforcer l’économie de l‘intérieur comme viennent de le démontrer avec brio les Chinois. Le reste suivra. Evitons de nous laisser prendre dans les vertiges de l’affranchissement.

#Afrique#Côte d'Ivoire#France / Françafrique#Mamadou Koulibaly#UEMOA / BAD / FMI