Démystifier Houphouët-Boigny

« Le pari est gagné, grand Houphouët-Boigny,
Les jeunes gens de Côte d’Ivoire vous remercient
Soyez loué, grand Houphouët-Boigny
Les jeunes gens de Côte d’Ivoire vous remercient
Six ans d’indépendance vous contemplent
Dans l’enceinte de tant de réalisations
Auteur de liberté de notre pays
Avec soumission
Nous vous glorifions… »

Félix Houphouët-BoignyD’une certaine façon, il est surprenant que les jeunes Ivoiriens n’aient plus à apprendre cet hymne du début des années 1960, chanté à la gloire de Félix Houphouët-Boigny, premier Président de la République de Côte d’Ivoire [1].

En effet, ce riche prince héritier doté d’un patronyme immanquable et profondément attaché aussi bien aux artifices de la royauté Akan qu’au luxe occidental, avait un charisme sans précédent grâce auquel il a fusionné la souveraineté traditionnelle et l’autorité institutionnelle ivoirienne trois décennies durant. C’est d’ailleurs peu dire car, en réalité, Houphouët-Boigny a été tour à tour médecin, militant, activiste, député, ministre et président. Une liste non-exhaustive de superlatifs qui continue de définir le sentiment général de tous ceux — politiciens de toutes tendances, rebelles de toutes causes, religieux de toutes confessions, artistes de tous genres, sportifs de tous niveaux — qui hier l’appelaient affectueusement “Nanan” [2] et qui aujourd’hui se réclament encore de lui. Sondez la population ivoirienne de Tingréla à Bingerville, de Man à Aboisso, de Tabou à Bouna, qu’il vous sera hardi, dix-huit ans après la mort du “Vieux”, de trouver latents des sentiments autres qu’admiration, passion et vénération pour le “papa national”. Et pour cause : Houphouët-Boigny était un monument de la scène politique ivoirienne, une figure dont l’autorité légendaire s’exerçait bien au-delà des frontières nationales, qui a fait de la Côte d’Ivoire un joyau à la fois adulé et jalousé.

Cependant, l’histoire de la Côte d’Ivoire moderne fusionnée à celle de son fondateur n’a pas connu que des hauts, bien au contraire ! La tendance populaire actuelle qui veut séparer le courage remarquable d’Houphouët-Boigny de ses dérives pas moins mémorables se fonde, malheureusement, beaucoup plus sur l’émotion nostalgique que sur la raison critique. En effet, à l’affection d’Houphouët-Boigny, il faut associer l’apathie d’Houphouët-Boigny. À la grandeur d’Houphouët-Boigny, il faut accoler la démesure d’Houphouët-Boigny. À la paix d’Houphouët-Boigny, il faut juxtaposer la brutalité d’Houphouët-Boigny.

Par simple soucis d’honnêteté devant l’Histoire, il y a lieu d’apprécier, à leur juste valeur, les nombreuses erreurs houphouétistes de bonne ou mauvaise foi qui ont favorisé la déchéance de la Côte d’Ivoire. Houphouët-Boigny a fait des choix : le choix de la présidence de type royal avec l’éclosion d’une fracture sociale entre les “héritiers” et les “autres” ; le choix du parti unique avec son corollaire d’arbitraire et d’injustice ; le choix de l’agriculture comme unique gage du “succès de ce pays” ; le choix de l’exportation des matières premières sans transformation préalable [3] ; le choix d’un développement industriel favorable au sud-est ivoirien, qui a contraint pendant des décennies le développement du sud-ouest de la Côte d’Ivoire [4] ; etc.

Il a aussi fait le choix d’une “dictature apaisée” qui a coûté la vie à un grand nombre de civils. D’abord en 1963, l’emprisonnement et la torture — sur la base de complots imaginaires — de leaders politiques devenu gênants, a profondément choqué la stabilité politique du pays, d’autant plus que certains de ces leaders y ont laissé leur vie [5]. Plus tard, entre 1969 et 1970, les forces militaires ivoiriennes n’ont pas hésité, sur instruction d’Houphouët-Boigny, à mater sauvagement le peuple Guébié du centre-ouest ivoirien — jugé indépendantiste — puis le peuple Sanwi du sud-est — lui aussi jugé séparatiste — occasionnant des milliers de morts civils et des rancœurs quasi indélébiles. Et que dire du rôle joué par la Côte d’Ivoire d’Houphouët-Boigny dans les coups d’État militaires et autres mouvements sécessionnistes qui ont déstabilisé le Ghana en 1966, le Nigéria en 1967, le Burkina Faso en 1987 et le Libéria en 1990 ? Ces faits, jamais reconnus officiellement, sont néanmoins la face obscure d’un leader ivoirien auto-érigé en “apôtre de paix”.

Mais l’une des plus grandes fautes d’Houphouët-Boigny, qu’il n’est plus osé d’apprécier, aujourd’hui, non pas comme une simple bourde, mais comme une co-planification sournoise de la dépendance politico-économique de la Côte d’Ivoire à long terme, reste la signature que le premier président ivoirien a apposé, le 24 avril 1961, au bas du contrat léonin pompeusement baptisé “accords de coopération économique” qu’il est plus juste de qualifier de “pacte colonial”. Celui-ci a donné pleine autorité à la France sur tout ce qui est ivoirien, du politique à l’économique, au monétaire, au social et au culturel, ouvrant à une mainmise aussi légale qu’injuste de l’Élysée sur les moindres recoins de la vie de la nation. Ceux-ci, passés au crible de l’analyse critique de Mamadou Koulibaly [6], ne résistent plus à la sentence finale : ils sont une ignominie condescendante et criminelle, une répulsion de la souveraineté, un contrepoids à la liberté, en un mot, une malédiction, paraphés en italique par Félix Houphouët-Boigny.

C’est une vérité historique têtue et omniprésente que nombres de soi-disant disciples du “bélier de Yamoussoukro” tiennent absolument à cacher voire à falsifier. Pourquoi ? Le révisionnisme serait-il la voie royale pour honorer la mémoire d’une figure emblématique ? Le général De Gaulle, célébré par tout ce qu’il y a de Français, n’est-il pas régulièrement l’objet de débats publics sur ses actions politiques, des plus respectables au plus méprisables ? La vie des présidents américains les plus estimés, comme Abraham Lincoln et Franklin Roosevelt, n’est-elle pas périodiquement disséquée pour en exposer les hypocrisies cachées ? Qu’est-ce qui en Côte d’Ivoire justifie qu’un chef d’État de la carrure d’Houphouët-Boigny soit classé hors critiques, pendant que ses successeurs peuvent être l’objet de mépris et d’invectives ?

Il est grand temps de réviser l’opinion que la plupart se font des acteurs de l’histoire peu ou mal connue du pays. Houphouët-Boigny, plus que tout autre, personnifie ce pan de la vie de la nation ivoirienne et ce n’est pas salir sa mémoire que de le dire. Car parler d’Houphouët-Boigny, c’est témoigner d’Houphouët-Boigny ; témoigner d’Houphouët-Boigny, c’est honorer Houphouët-Boigny ; honorer Houphouët-Boigny, c’est humaniser Houphouët-Boigny ; et humaniser Houphouët-Boigny, c’est simplement aimer Houphouët-Boigny. Par contre, aseptiser la vie et la carrière d’Houphouët-Boigny et faire de lui un messie qu’on appelle de tous ses vœux à la résurrection pour délivrer la Côte d’Ivoire de ses oppresseurs relève d’une volonté peut-être louable, mais finalement inavouable, de garder par devant l’histoire un souvenir erroné de l’homme d’État et de l’homme tout court.

Il faut donc démystifier Houphouët-Boigny. Le moment arrive où la Côte d’Ivoire célèbrera la vie de cet homme, vingt ans après sa mort, probablement avec tout l’honneur dû à son rang. Néanmoins, la plus grande et la plus fastueuse des commémorations que puisse lui réserver la nation réside non seulement dans la paix retrouvée sur l’étendue du territoire mais, aussi et surtout, dans l’éducation le concernant, notamment celle de ses arrières petits-enfants qui ne l’ont pas connu et ne savent de lui que les clichés pudiques qu’on veut bien leur montrer. À cette nouvelle génération il faut simplement dire ce qui a été : Félix Houphouët-Boigny était homme ; Félix Houphouët-Boigny n’était point déité.

  • (1) Chant populaire ivoirien, chanté par les enfants ivoiriens lors des cérémonies officielles, composé par Jean-Baptiste Yao dans les années 1960
  • (2) “Nanan” signifie “papa” en langue Baoulé
  • (3) La Côte d’Ivoire, premier exportateur mondial de cacao, exporte majoritairement son cacao en fèves brutes. La première véritable usine de transformation de la matière première en produits semi-finis, SUCSO, a été inauguré en décembre 2007, par Laurent Gbagbo
  • (4) La zone portuaire de San Pedro est née de la volonté d’équilibre dans la planification du développement de la Côte d’Ivoire et a été inaugurée comme telle, en décembre 1972, par Houphouët-Boigny lui-même. Cependant, malgré la mise en place de l’”Opération San Pedro”, le port de San Pedro n’a commencé à éclore de sa léthargie que très tardivement, à partir de 2002, asphyxiant le développement du Sud-Ouest de la Côte d’Ivoire et créant une disparité majeure avec Abidjan et toute la région du Sud-Est ivoirien
  • Ernest Boka, premier président de la Cour Suprême de Côte d’Ivoire, est mort dans des conditions mystérieuses suite à son arrestation dans le cadre de ces complots ; cf. Samba Diarra, Les faux complots d’Houphouët-Boigny, éditions Karthala, 1997
  • (5) cf. “Les faux complots d’Houphouët-Boigny“, par Samba Diarra, éditions Karthala, 1997
  • (6) cf. “Les Servitudes du Pacte Colonial”, par Mamadou Koulibaly, éditions NEI, 2005

#Afrique#Côte d'Ivoire#Félix Houphouët-Boigny#France / Françafrique#Mamadou Koulibaly