De la fracture sociale à la fraternité nationale

« Parle — Mais ne sépare pas le Non du Oui. Donne à ta parole aussi le sens : donne-lui l’ombre […]. Il parle Vrai, celui qui dit l’Ombre. » – Paul Celan

Les armoiries de la Côte d'IvoireLa crise politico-militaire, débutée en 1999 avec le coup d’état qui a ôté du pouvoir Henri Konan Bédié, aura été la face visible d’une déchirure profonde entre les différentes classes sociales ivoiriennes.

De l’indépendance politique de 1960 à l’avènement du multipartisme en 1990, la Côte d’Ivoire a été dirigée par une élite singulière, cristallisée autour de la personne de Félix Houphouët-Boigny. Mi-homme, mi-dieu, adoré de son peuple et admiré par ses pairs, Houphouët-Boigny était doté d’un charisme sans précédent, le rendant capable d’indigner et d’émouvoir, dans un même phrasé, par la seule intonation de sa voix. Cette puissance quasi absolue, largement supérieure au pouvoir que lui conféraient ses fonctions exécutives, s’est déversée amplement sur son entourage pendant la plus grande partie de son règne. Tous ses proches, de ses fidèles amis à ses multiples collaborateurs, ont gouté aux largesses de son omniprésidence, se créant dans le même temps des dynasties familiales reconnues sur l’étendue du territoire. Quel Ivoirien n’est-il familier des mythiques patronymes Ouégnin, Diallo, Ekra, Bédié, Richmond, Banny, Zinsou ou autres Abinader ? Ces noms de familles fortunées, plus que de simples identifiants, étaient la définition par excellence d’un pouvoir délégué à qui avait été personnellement choisi par Houphouët-Boigny pour présider, à ses côtés, aux destinées de la nation. D’ailleurs, les rejetons de ces grands serviteurs du parti unique, élevés en toute sécurité dans l’abidjanaise perle des lagunes — carrefour d’Afrique occidentale doté de salles de patinoire et de resorts touristiques cinq étoiles — ne partageaient-ils pas, pour la plupart, l’éducation exclusive et attentionnée des meilleures écoles privées françaises du pays ? Les filles s’exerçaient à la danse classique et apprenaient l’italien ; les garçons dévoraient des pains au chocolat chauds et buvaient des Canada Dry aux côtés des enfants des “coopérants” [1]. Ah, que de souvenirs mémorables de ces années de prospérité indéniable, où la matière première du chocolat suisse se vendait comme des petits pains à 2000 francs CFA le kilogramme [2] ! Où les résidences marbrées poussaient dans des quartiers chics sur asphalte sombre régulièrement entretenu ! Un seul cantique était alors entonné, repris en chœur par les prestigieux économistes et sociologues internationaux : le miracle ivoirien.

Pendant ces années de faste, une autre facette de la Côte d’Ivoire, bien moins glamour celle-là, se développait également. D’abord dans les contrées rurales puis, très rapidement, dans les “autres” quartiers d’Abidjan, loin là-bas où roulaient les “gbakas” [3], loin là-bas où vivaient la “foule”. L’arrivée de la conjoncture économique des années 1980 avait favorisé une ruée vers l’eldorado abidjanais, permettant dans le même temps l’éclosion d’une classe urbaine défavorisée. Le mot est faible car, en 1985, les populations des quartiers Adjamé, Abobo et Koumassi n’avaient rien à envier à la “galère” qui sévissait dans les villes de l’intérieur du pays telles qu’Akoupé, Toulepleu ou Bouna. Abidjan offrait électricité, eau courante et télévision — en lieu et place des lampes tempêtes, puits d’eau potable et transistors — mais c’était à peu près tout. Pire, Abidjan coûtait chère, très chère : la pléthore de jeunes migrants et leurs familles, attirés par l’ouï-dire d’un inévitable succès abidjanais et réfractaires au “retour à la terre” prôné par le gouvernement ivoirien, vivaient dans des conditions misérables inconnues des bourgeois. Pendant ce temps, ces derniers jouissaient du labeur… de leurs hautes responsabilités politiques et économiques. Et le fossé entre classes sociales ivoiriennes, sujet quasi anecdotique une décennie auparavant, était ainsi en train de s’agrandir à mesure que la crise économique persistait. Aussi, créa-t-il sur son passage, d’abord des murmures de ressentiment (1983), puis des cris d’agacements (1987), et enfin des colères d’écœurement (1990) contre l’État ivoirien et surtout contre un Houphouët-Boigny vieillissant.

C’est dans cette atmosphère volatile que le front social s’est embrasé en 1990, la vague du multipartisme se déferlant avec violence sur la société ivoirienne, noyant peu à peu les acquis de la minorité bourgeoise dans les injures de la majorité prolétaire et portant à sa tête un porte-parole tonitruant : Laurent Gbagbo. En décembre 1993, à la mort du grand timonier Félix Houphouët-Boigny, le peuple ivoirien uni, solidaire et orphelin, a salué la mémoire de son “papa national”. Mais les bruyants « Houphouët voleur ! » de 1990, résonnant encore fortement dans les oreilles incrédules des proches du “Vieux”, continuaient de hanter un passé plus que récent : la guerre des castes sociales, plus encore que celle des clans politiques, était définitivement lancée.

En 2000, l’arrivée au pouvoir de « l’éternel opposant » Gbagbo — censé n’être « jamais rien dans ce pays » selon la malédiction viscérale d’Houphouët-Boigny — a enterré définitivement l’héritage politique traditionnel des bourgeois du parti unique. Dorénavant, un fils de paysan pouvait lui aussi prétendre à la magistrature suprême du pays. Dorénavant, un jeune travailleur ivoirien, indépendamment de son statut familial, pouvait lui aussi migrer vers les quartiers les plus huppés d’Abidjan. Plus encore, dorénavant, les leaders ivoiriens étaient de parfaits inconnus de la majorité du peuple. Anciens fonctionnaires publiques vivant depuis vingt ans de salaires plus que moyens, ils avaient cru, avec plus ou moins de franchise, en une opposition de principe au parti unique du “père de la Nation”, sans en espérer vraiment plus. Mais soudain, à la surprise générale, ils se retrouvaient, sans s’y être nécessairement préparés, aux commandes de l’appareil politique et économique de la grande Côte d’Ivoire, éprouvée par la crise mais toujours assise dans son fauteuil de leader économique régional. Exhortant à une refondation du mode de gouvernance dans son entièreté et envisageant, sur papier, un partage plus équilibré des richesses entre la Riviera abidjanaise et le Bardot pétrussien, ces nouveaux dirigeants, dès leur arrivée, ont trouvé en la plupart de leurs prédécesseurs, au mieux des adversaires, au pire des ennemis. Ceux-ci ne voyaient en eux que des parvenus indignes de la fonction étatique et du palais présidentiel érigé par Houphouët-Boigny, coupables qu’ils étaient, par-dessus tout, d’avoir salué la déchéance du “sphinx de Daoukro”, Konan Bédié, en décembre 1999.

La rébellion armée de septembre 2002, qui a engendré une guerre meurtrière et une partition de la Côte d’Ivoire en deux a donc reçu, soit la bénédiction ouverte, soit l’approbation silencieuse de nombres d’anciens dignitaires du parti unique et s’est vue logiquement fortifiée, par rancœur ou par dépit, par les héritiers d’Houphouët-Boigny. Et pourquoi pas ? Après tout, leurs enfants n’avaient-ils pas perdus, du jour au lendemain, leurs bourses présidentielles et autres “facilités” leur garantissant des études supérieures dans les meilleures universités américaines et européennes ? Peu importe que ces avantages, dans la plupart cas, soient le fruit d’affiliations personnelles à la cour royale plus que du mérite et de l’excellence scolaire : les factures étaient devenues lourdes et insupportables ; les “Refondateurs” devaient déguerpir. Tel était le souhait en septembre 2002 ; telle est l’exigence en décembre 2010.

Aujourd’hui, la bataille sans merci que se livrent Alassane Ouattara, “houphouétiste” officiellement béni par les caciques du parti unique et Laurent Gbagbo, leader des masses populaires, oppose donc, bien plus que deux visions de l’État, bien plus que deux idéologies politiques et bien plus que deux programmes de société. Cette confrontation oppose deux classes sociales antagonistes, deux conditions humaines rivales, l’une justifiant son combat par ce qu’elle estime lui être due, et l’autre fondant sa détermination sur son aspiration originelle, devenue réelle et dont elle n’a point envie de se départir.

Le peuple ivoirien est donc, aujourd’hui, idéologiquement, statistiquement, mais plus encore socialement divisé, castré, déchiré. Cette rupture, visible dans le fossé béant de cinquante années d’inégalités sociales transforme — aux yeux des “poignons” [4] — le message de Ouattara en une sérénade pour les riches et — aux yeux des “héritiers” — le discours de Gbagbo en une simple bouffonnerie.

À quel lendemain meilleur aspire donc la Côte d’Ivoire, si elle ne reconnait, en tous ses enfants, des moins favorisés au plus chanceux, les mêmes droits au bien-être et à l’aisance, les mêmes devoirs citoyens, les mêmes opportunités économiques, les mêmes mérites scolaires et les mêmes aspirations sociales ? De quel espoir se nourrit la nation ivoirienne si elle n’essaie de se construire au-delà du précipice social qui continue d’entretenir les rancœurs des castes fratricides et qui menace de tout emporter ? Qu’offrira la Côte d’Ivoire à ses plus jeunes enfants, ceux nés dans la guerre et dans le chaos social, si elle ne prend sur elle de leur enseigner que l’on nait et que l’on n’est Ivoirien, également, pleinement, tout simplement, au mépris d’où l’on vient ?

La Côte d’Ivoire se doit, dès aujourd’hui, de concevoir son développement, non seulement sur une tolérance politique responsable et une approche économique contextuelle réfléchie, mais, bien plus, sur un rapprochement véritable entre pauvres et riches, entre “parvenus” et “héritiers”, entre “babi” et “bengué” [5].  Il est grand temps que le pays panse son immense fracture sociale et érige en lieu et place un viaduc de fraternité fondé sur la mise en avant de l’intérêt collectif, du sacrifice patriotique et du respect du prochain. Ce rapprochement est l’unique façon de forger « unis dans la paix nouvelle, la patrie de la vraie fraternité » [6].

  • [1] Les “coopérants” étaient des expatriés européens, principalement français, venus trouver en Côte d’Ivoire le terrain propice au partage de leur savoir (rémunéré doublement) et la garantie d’un confort de vie azuréen sous soleil tropical.
  • [2] Prix record du cacao ivoirien, en 1978 ; cf. The World Bank Economic Review, vol. 7, n° 3, p. 296.
  • [3] Cars de transports urbains de dix-huit à vingt-deux places.
  • [4] Terme de langue Bété, ethnie du centre-ouest de la Côte d’Ivoire, signifiant “pauvre” ou “défavorisé”. Ce terme a été popularisé par le Zouglou, musique populaire ivoirienne de contestation née en 1990, avec l’avènement du multipartisme.
  • [5] Surnoms populaires donné à la ville d’Abidjan et à la ville de Paris (et par extension, à toutes les destinations occidentales) extrait de l’argot populaire ivoirien, le Nouchi.
  • [6] Vers final extrait de l’hymne national de la Côte d’Ivoire, L’Abidjanaise.

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